Suicides et malaise au travail

Publié le par ferc cgt 66

Une vague de suicides largement médiatisée a mis en lumière le malaise des Français au travail. Longtemps le travail a été valorisé par toutes les sensibilités politiques comme étant au cœur des projets de société. On se disputait sur la répartition de ses fruits, pas sur sa nécessité, et puis le vent a tourné. Entre performance à tout prix et facteur d'aliénation, le travail s'est déconsidéré. Simple rouage de production, l'homme a subi un stress croissant. Le travail rend l'homme malade car le travail est malade. Paradoxalement, le travailleur tremble à l'idée de perdre ce qu'il ne veut plus subir. Le travail n'a jamais été une partie de plaisir. Il a toujours fallu gagner sa vie à la sueur de son front. La souffrance au travail est-elle légitime ? Xavier Darcos : Il est plus facile de se demander si la souffrance au travail est morale car la question de la légitimité voudrait dire que la loi approuve l'idée qu'il faille souffrir au travail. La problématique travail-souffrance est aussi vieille que la notion de travail. Dans la Bible, être chassé du paradis condamne à devoir travailler. Le mot travail vient d'un supplice, le tripalium, un moyen de donner de la douleur. La douleur psychologique et ontologique a évolué. On ne doutait pas de la souffrance d'un ouvrier au XIXe siècle. On se posait la question de son aliénation mais pas celle de la perte de son identité. Aujourd'hui, la souffrance au travail est liée à la perte de soi. On est passé d'un mode de production industrielle où la souffrance et les risques étaient physiques et identifiables, à une société tournée vers les services, où l'individu est dans une interrelation continuelle et subit des prescriptions qui viennent de lieux et de propriétaires inconnus, avec des objectifs sur lesquels il n'a pas prise.

 

 Boris Cyrulnik : Jusqu'à l'explosion technologique, on faisait du social avec son corps. Les femmes fabriquaient le social avec leurs ventres. Elles devaient mettre au monde le plus d'enfants possible, surtout des garçons. En 1850, l'espérance de vie des femmes était de trente-six ans, treize grossesses, sept enfants et moins de quatre survivants. Les hommes faisaient du social avec leurs muscles. La souffrance était inhérente au travail. La question ne se posait pas. La noblesse des femmes était de souffrir en couche, on appelait ça le travail et elles étaient divinisées quand elles ne mouraient pas. Un homme qui n'était pas fort physiquement était sans valeur. Les mineurs que j'ai soignés souffraient physiquement mais étaient des héros familiaux. Tout le monde connaissait le nom des mines et du contremaître. Depuis l'explosion technologique et l'avènement des droits de l'homme, les conditions de travail ont changé, heureusement. On fait peu de social avec son corps et beaucoup avec ses diplômes, ses mots et les machines. On ne souffre plus dans son corps mais dans la relation et la représentation qu'on a de sa souffrance. La personne non performante devient celle qui ne sait pas établir une relation au quotidien. Le stress remplace la souffrance physique à la différence qu'elle n'est plus héroïsée.

 

 Cette dévalorisation du travail qui est source de stress, comment l'analysez-vous ?

 

 X.D. : On est plus dans la perte de la reconnaissance que dans le doute sur le mérite qu'il y a à travailler. Je vois des gens qui souffrent parce que ce qu'ils font est utile mais on ne leur dit pas assez, ils ne savent pas qui pourrait le leur dire ni pour qui ils le font. Cette absence de reconnaissance n'est pas légitime. C'est elle, plus que le travail lui-même, qui fait souffrir le travailleur.

 

 B.C. :Le travail en tant que souffrance physique, n'a pas valeur rédemptrice, mais, il avait un avantage, il permettait la transmission du savoir. Dans les chantiers, l'ancien transmettait son savoir aux jeunes, reconnaissants d'apprendre un métier. Les jeunes d'aujourd'hui savent d'emblée se servir des machines, ils ont des diplômes et un art de la relation. La hiérarchie n'est plus justifiée, elle ne transmet plus de savoir. La souffrance est devenue intersubjective : je souffre de l'idée que je me fais de ce que vous pensez de moi. Je souffre, que cette idée soit juste ou non. Les relations ont changé, la souffrance n'a plus la même signification ni le même bénéfice.

 

 X.D. :On est passé d'une civilisation des métiers à une civilisation des fonctions. Dans les métiers, il y avait un savoir-faire, une tradition des chefs-d'œuvre. Les métiers ont permis une extraordinaire valorisation du travail. Tout cela est très loin de nous. On a remplacé les métiers par des fonctions. Les gens gèrent des machines qui exécutent. Cela a profondément modifié l'image de l'individu dans sa relation au travail. Il n'a personne à imiter et rien à transmettre. Tout au long de sa vie, il devra changer de fonction, se former et ne sera jamais reconnu comme un spécialiste. C'est le cas des salariés France Télécom. Ils sont entrés dans cette entreprise en ayant un métier, ils travaillaient sur des poteaux électriques. Puis on a décidé qu'ils feraient autre chose. On les a installés dans des open spaces pour faire de l'assistance téléphonique. Ils souffrent parce qu'ils sont passés du métier à la fonction. Cette fonction est provisoire, ils en feront bientôt une autre et peut-être ailleurs. De plus, en France, l'absence de transmission est inscrite dans l'organisation du temps de travail d'une vie. Une vie de travail a tendance à se réduire entre 30 et 55 ans. On n'a plus le temps de transmettre et recevoir.

 

 Comment expliquer que la technique ayant ôté la pénibilité au travail, la souffrance dans sa dimension insupportable ne cesse de progresser ?

 

 B.C. :C'est parce que la technique a un effet de surlangue. Internet rend présent ici ce qui se passe ailleurs. On vit dans un monde de représentations, coupé de la réalité sensible. On a perdu le mécanisme rééquilibrant du groupe qui entoure l'individu, de la fête, du rituel laïque ou religieux, du jour férié, du dimanche. La fatigue physique est peut-être moins grave que la souffrance morale parce qu'il y avait des mécanismes de contrôle. La technologie a amélioré la fonction mais la relation en sort abîmée. On est seul devant un écran, derrière une machine.

 

 X.D. :La financiarisation des grandes entreprises accentue le sentiment de déréliction. On est livré à soi-même, sans lier son action à une signification. Lors de mes multiples visites, j'ai été frappé par cette juxtaposition de petites tables, chacun seul face à un écran. Le salarié ne peut et ne doit pas tourner son regard vers ses collègues, et ce pourtant dans un espace qui témoigne du vivre ensemble. Lorsque le travail est terminé, le salarié n'a qu'une envie, partir. On rompt avec le sentiment d'appartenance qui était si fort dans les métiers et même dans les entreprises. Voyez le rôle qu'ont joué dans la culture populaire les ateliers à la fin du XIXe siècle. Les orchestres, les premières bibliothèques, les fêtes collectives étaient produits par des lieux de travail. Ils fabriquaient du lien social. Aujourd'hui faire la fête ensemble c'est consommer séparément, dépenser dans une autre solitude. La question de la souffrance est liée à l'organisation de la société moderne avec toutes ses oppressions pas toujours discernables.

 

 B.C. :Le mécanisme d'équilibration est rompu, c'est un effet secondaire de nos progrès dont il faut corriger les effets. Je crois que cette correction doit être la culture du quotidien qui permet de se rencontrer, sans renoncer au progrès. Le premier outil de l'homme fut le silex taillé. On avait un moyen d'agir sur la nature, de se protéger des animaux qui nous chassaient. Les outils étaient au service de l'homme. Mais notre culture s'est laissée embarquer dans un système pervers où l'homme est devenu soumis à la machine. La condition de l'homme c'est l'artifice, artifice du verbe et de l'outil. Il n'est pas question de renoncer aux outils, mais de comprendre qu'ils doivent être au service de la personne et du groupe social.

 

 X.D. :«Métro, boulot, dodo», l'individu est pris dans un rythme qui l'entraîne dans un artifice permanent, l'empêchant de coïncider avec lui-même. La spécificité aujourd'hui est que le champ de la souffrance au travail envahit la totalité de l'être. Elle devient son obsession et change sa perception de lui-même. La souffrance par excellence c'est la répétition perpétuelle. Les damnés des enfers refont toujours la même chose, comme Prométhée ou Sisyphe.

 

 

Débat animé par Max Armanet Retranscrit par Tania Kahn

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